Mes idées en ordre (?) Le blog de Roro

2L'illusion de la neutralité

"Être apolitique, c'est être de droite."

J'ai entendu cette phrase lors des grandes grèves de 1995 quand j'étais à la faculté de lettres et sciences humaines d'Aix-en-Provence.

De nombreuses universités du pays s'étaient mises en grève en solidarité avec le mouvement social. Rapidement, des revendications spécifiques, en lien avec la situation des universités en général et celle d'Aix en particulier, se sont ajoutées.

Je ne me rappelle plus tous les détails, mais je sais que nous avons fait un paquet de manifestations. Je me souviens aussi d’avoir envahi le rectorat malgré leur tentative de fermer l'accès : nous sommes rentrés par les cuisines et avons passé la nuit sur place à plusieurs centaines. On a surtout bloqué la fac pendant plusieurs semaines, ce qui a nécessité pas mal de manutention pour élever de magnifiques barricades de tables et de chaises entremêlées pour interdire tous les accès.

C'est sur ces points de passage, lors de moments de tension entre étudiants "non grévistes" (peu nombreux sur la fac) et étudiants grévistes qu'en réponse à des arguments avancés du genre :

"Mais moi, je ne m'intéresse pas à tout ça, je suis apolitique, tout ce que je veux, c'est aller en cours.” 

(Passons sur le détail de l'absence des professeurs,  de chaises et de tables dans les salles et restons sur la fameuse sentence répondue au quidam) : 

"Être apolitique mon gars, ça n’existe pas, être apolitique ça veut dire que tu es de droite".

Et notre quidam de se récrier, sans doute à raison que non, il n'était pas de droite, qu'il ne votait pas, et de retomber dans l'habituel dialogue de sourds tel qu'évoqué dans mon premier article à propos de ce qu'est généralement la politique dans la tête des gens, et ce qu'elle est réellement.

L'illusion est la suivante : croire que le monde lui-même est neutre, que des événements ne sont pas en train de se produire, qu'il ne se passe rien, ou rien d'important qui mérite qu'on s'y attarde:

C'est faux.

Il se passe des tas de choses : les dominants dominent de plus en plus en concentrant sans cesse plus d'argent et de pouvoir, le changement climatique s'accélère, le nombre de pays autocratiques dépasse désormais largement celui des pays démocratiques, le déclin des acquis et des droits sociaux à l'échelle de la planète est galopant.

Ce ne sont pas des opinions mais des faits qu'une simple recherche Google permet de confirmer.

Le monde emprunte une pente.

La pente est forte, et nous glissons de plus en plus vite.

Le système dans lequel nous vivons (le capitalisme des pays du Nord) est tout sauf neutre.

Il s'accompagne de son cortège de fables auto-justificatrices qui font apparaître les hiérarchies existantes comme naturelles, inaltérables et éternelles.

Nous trempons constamment dans ce bain d'idées dominantes, véritable dressage, qui nous traverse de la naissance à la mort, façonnant tous les aspects de notre vie, même les plus intimes, sans forcément en avoir conscience.

[Je me suis promis de faire plusieurs articles sur ces idées dominantes, qui sont la véritable superstructure (au sens marxiste) qui fait tenir tout l'édifice. Mais le sujet est tellement vaste que je dois trouver le courage.]

À notre corps défendant, nous sommes tous victimes, à des degrés divers, de ce prêt-à-penser de certitudes dont on ne cherche pas à questionner les fondements qui influencent notre manière de voir le monde. Nous nous en faisons les répétiteurs ou les avocats volontaires agissant comme des antivirus pour le protéger.

En se disant "apolitique" et en prétendant s'abstraire de tout ça, on fait simplement de la "non-assistance à personne en danger".

On laisse se perpétuer, sans intervenir, l'ordre du monde tel qu'il est, on le protège, on le défend.

De ce que j'ai pu observer, il existe plusieurs catégories de personnes qui se prétendent "désintéressées", "apolitiques" ou "neutres" : 

1. Ceux qui n'ont pas d'autres choix : 

Robespierre a dit : « La plus grande partie de nos concitoyens est réduite par l'indigence à ce suprême degré d'abaissement où l'homme, uniquement préoccupé de survivre, est incapable de réfléchir aux causes de sa misère et aux droits que la nature lui a donnés. »

En effet, quand il s'agit pour certains de boucler les fins de mois pour réussir à survivre, comment trouver du temps ou de l'énergie pour réfléchir à tout ça ? C'est matériellement très difficile de pouvoir lire, regarder des conférences, des films, se cultiver, faire une démarche de recherche d’informations, sortir et aller au-delà du mur des évidences.

2. Ceux qui choisissent de s’aveugler : 

Ils ont le privilège du temps et l'énergie qu'ils pourraient consacrer à s'éduquer politiquement mais ils ne le font pas. Leur mauvaise conscience leur dicte les excuses nécessaires pour cette pirouette : "ça ne sert à rien", "c'est trop compliqué", "c'est tout du pareil au même", "tous pourris", "c’est la nature humaine" …

Ils sont pourtant cernés par tous les contre-exemples obtenus par les luttes passées de tous ceux qui ne s'en fichaient pas (souvent au prix de leur vie) : la sécurité sociale, la journée de 8 h, les comités d'entreprise, les congés payés, la retraite, la fin du travail des enfants, le droit de vote des femmes, la liberté de la presse et tant d’autres qui restent souvent des combats d’actualité. Ils n’y pensent même pas et s’en mêlent encore moins comme si aucune cause, jamais, ne méritait leur attention.

La pauvreté, l’épuisement, le découragement et l'individualisme fabriquent en masse ces deux catégories de personnes, amoindrissant toutes contestations. 

Cette pauvreté, cet épuisement, ce découragement et cet individualisme ne tombent pas du ciel comme une fatalité : ils sont fabriqués eux aussi.

La neutralité est un leurre car le monde dans lequel nous sommes ne l'est absolument pas. Ne se positionner sur rien c’est déjà prendre position, ne pas aider, et laisser les choses glisser vers l’abîme. C'est renoncer à savoir et à travailler au bien commun.

Commentaires (5)

R

Renaud · 1 octobre 2026

👏👏👏

C

Corinne · 1 octobre 2026

👏

G

Gérard · 2 octobre 2026

👍👍👍

M

Mohammed · 6 octobre 2026

Très bonne analyse, il me tarde la suite 👍

C

Calin · 12 octobre 2026

Merci pour cette note très întéressante ! Je partage globalement ton analyse : au fond, la neutralité est un leurre.
Dans tout débat , on est forcément positionné ; prétendre être « neutre »,
c'est simplement laisser les autres décider à sa place et valider l'ordre établi.
C'est exactement le même mécanisme qu'avec le syndicalisme : certains affirment que ça ne sert à rien,
alors qu'il s'agit simplement de travailleurs qui se préoccupent de leurs droits fondamentaux.
La neutralité n'existe pas, elle n'est que le masque de l'inaction ou de la résignation.

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