Mes idées en ordre (?) Le blog de Roro

3L'argument de la bulle cognitive

Le concept de  “bulle cognitive” est apparu dans le débat public il y a environ 15 ans. 

De manière progressive ensuite l’idée a fait son chemin depuis  les grands médias  jusque dans nos conversations.

Elle est la suivante : 

Les algorithmes en sélectionnant en fonction de nos goûts, nos historiques ou notre localisation  des contenus à nous montrer, nous enferment dans une bulle. Coincés dans celle-ci, nous ne ferions dès lors que confirmer nos idées préconçues et ignorer celles qui les contredisent.

Je trouve qu’en effet, nous devrions nous méfier des algorithmes.

Les USA  sont clivées à un point où la guerre civile semble pouvoir éclater demain. C’est très inquiétant. Mais est-ce seulement à cause des réseaux sociaux où en raison de dynamiques propres à la société américaine ?

En tant que citoyen nous devrions exiger la transparence sur ce que les algorithmes  font exactement.

Mieux, si un jour le rapport de force le permet, nous devons arracher des mains des milliardaires ces objets dangereux afin d’en reprendre le contrôle pour les mettre au service du bien commun.

Mais je constate  que, dans la plupart des cas,  l’utilisation du concept dans le débat public est pour le moins suspecte.

J’y vois surtout l’expression d’une panique bourgeoise, se lamentant de ne plus être la seule prescriptrice d’opinions, malgré tous les efforts et l’argent déployé pour y parvenir.

Car il ne faut pas oublier qu’il existe une gigantesque bulle cognitive bien plus puissante que celle des algorithmes, qui précède l’arrivée de l’internet civil et des réseaux sociaux. 

Cette bulle là n’inquiète pas du tout  les dominants : 

C’est le monde dans lequel nous sommes : capitaliste, extractiviste, patriarcal (...) 

Nous y sommes nés et nous ne pouvons guère lui échapper.

Comme expliqué dans ma précédente note, le monde est absolument tout sauf neutre. 

Volontaire ou non, vous serez  matraqués à mort par les idées qui viennent justifier l’ordre établi.

L’idéologie dominante est partout, sans cesse rabâchée. Nous la relayons dans nos conversations entre amis ou collègues de travail.

La bulle cognitive Internet pour tous ceux qui sont sans défense, se laissant porter en croyant naïvement à la neutralité du monde, n’est qu’une prison supplémentaire qui vient en renfort de la première.

En revanche, pour ceux qui sont formés à la pensée critique (qu’on appelle aussi l’autodéfense intellectuelle) : c'est-à-dire la pensée qui critique l’ordre existant, le déjà-là, la fausse évidence du monde tel qu’il est, cette bulle cognitive Internet n’est pas vraiment un piège.

Le principe même de la pensée critique est d’entrer en contradiction. Elle a pour but de critiquer.

Face à la thèse, elle est l’antithèse. C’est une réfutation.

Ceux qui y sont formés ne peuvent pas non plus échapper au matraquage des idées dominantes (personne ne le peut, sauf à vivre dans une grotte depuis la petite enfance); ils en sont victimes eux aussi, mais ils en voient les ficelles.

Pour pouvoir réfuter et se défendre, ils sont obligés de connaître dans tous les détails les arguments qu’ils vont devoir contredire et démonter.

Prenons l’exemple d’une des écoles de pensée critiques les plus connues : le marxisme.

Celle-ci vient en contradiction avec le système en place = le capitalisme. 

Le premier geste de Marx a d’abord été de décrire dans le détail, jusque dans ces mécanismes les plus intimes, comment fonctionnait ce système, d’où il venait, etc … 

C’était un passage obligé pour pouvoir ensuite faire sa proposition alternative = le communisme.

On pourrait prendre d’autres exemples comme l’écologie politique qui vient s’opposer à l’extractivisme et au climatoscepticisme, le féminisme vient se confronter au patriarcat, l’anarchisme, etc … mais je me suis déjà beaucoup trop étendu.

J’espère l’avoir démontré, la pensée critique ne peut pas être un enfermement car : 

  1. Il est impossible d’échapper aux pensées dominantes, elles nous traversent tous.

  1. Pour pouvoir les réfuter, il faut avoir conscience qu’elles existent et bien les connaître.

La pensée critique est libératrice car elle permet, au lieu d’être simplement écrasée par la thèse du monde, d’avoir une vision alternative qui propose une antithèse, nous laissant faire notre propre synthèse.

Il est possible d’accéder à ces savoirs critiques, une fois le bac en poche, en allant dans certaines universités. On peut avoir bénéficié d’une éducation familiale aiguisant la curiosité et faisant de vous un autodidacte. On peut lire certains journaux, voir des productions culturelles, se former auprès de syndicats ou de partis politiques … 

Mais depuis quelques années, sur les réseaux sociaux, il existe tout un continent de conférences, de textes, de contenus culturels qui permettent de se former bien plus facilement à la pensée critique.

L'exhaustivité est impossible mais citons en vrac : Blast, Reporterre, les vidéos de “L’empire n’a jamais pris fin” de Pacôme Thiellement, les spectacles “Inculture” de Franck Lepage, Le Média, Parole d’honneur (PDH), la Zawa prod, La brèche, Streetpress, Pas Dühring, Frustration Magazine, Arrêt sur Images, Bon pote, Contre-attaque, l’émission “Rhinocéros”, Elucid …

Et quelle chance de pouvoir accéder à une infinité d’interview, de conférences ou d’articles de penseurs ou de vulgarisateurs passionnants comme (impossible de penser à tous et je ne cite que les vivants) : Barbara Stiegler, Frédéric Lordon, Ludivine Bantigny, David Harvey, Aurélie Trouvé, Andreas Malm, Julia Cagé, Bernard Friot, Mathilde Larrère, Johann Chapoutot, Houria Bouteldja, Alain Deneault, Geoffroy de Lagasnerie, Manuel Cervera-Marzal, Alice de Rochechouart, Samah Karaki, Victoire Tuaillon, Albert Moukheiber, Mathieu Burgalassi, Thomas Piketty, Gabriel Zucman, Thomas Porcher, Stathis Kouvélakis …

Dans l’ancien monde, il aurait été impossible de simplement rêver de pouvoir accéder à tout ça.

En conclusion : 

L’argument de la bulle cognitive, quand il nous est servi, est en réalité le plus souvent une déploration du fait que de plus en plus de gens peuvent accéder à des contenus autres que ceux qui étaient prescrits jusqu’alors sans  résistance possible.

Si c’était une vraie inquiétude, elle s'accompagnerait d’une préoccupation au sujet de la propriété privée des réseaux sociaux : ce n’est presque jamais le cas, car précisément le culte de la propriété privée est une des principales idées dominantes.

L’argument de la bulle cognitive c’est le seum des dominants qui constatent qu’une frange grandissante de la population échappe à leur emprise.

Commentaires (2)

G

Gérard · 11 octobre 2026

Super, comme toujours!

C

Cava sabine · 12 octobre 2026

Merci très enrichissant l😘

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