Mes idées en ordre (?) Le blog de Roro

4Le paradoxe de la tolérance

En 1979, Noam Chomsky, un célèbre linguiste et intellectuel américain, très engagé à gauche, s’est retrouvé au milieu d’une polémique internationale. Souvent sollicité pour diverses causes, il avait apposé sa signature à une pétition soutenant un universitaire français : Robert Faurisson. Ce dernier venait de faire paraître, en décembre 1978 dans Le Monde, une tribune intitulée : “Le problème des chambres à gaz ou la rumeur d'Auschwitz” dans laquelle il mettait en doute l’existence des chambres à gaz. 

Immédiatement, Chomsky s’est retrouvé dans la tourmente et a été sommé de se justifier. La défense de Chomsky a été de dire qu’il avait signé cette pétition parmi des dizaines d’autres, sans vraiment savoir qui était ce Faurisson, mais que ce qui avait dicté son acte c’était simplement le fait de savoir que cet homme était empêché de dire ce qu’il voulait : qu’il était censuré. Loin de s’en tenir là, Chomsky a rédigé plus tard un texte intitulé “Quelques remarques élémentaires sur la liberté d'expression” pour expliquer que, selon lui, l'État ou la Justice n’ont pas à se mêler de la vérité historique, que la liberté d’expression doit être absolue.

Et c’est là que le piège s’est refermé sur l’intellectuel américain. Ce texte, sans son accord, s’est retrouvé en préface d’un livre publié par Robert Faurisson (Mémoire en défense (contre ceux qui m'accusent de falsifier l'Histoire : la question des chambres à gaz)) comme s’il lui donnait son appui. 

En France, les prétendus intellectuels de droite, adversaires du linguiste, se jetèrent sur lui, trouvant là une occasion parfaite de “se faire Chomsky”. Dès lors, malgré toutes ses dénégations, rien n’y fera: il sera considéré comme persona non grata, les traductions de ses livres en Europe considérablement retardées et sa réputation lourdement entachée.

[On le voit, l’utilisation du rayon paralysant des fausses accusations d’antisémitisme contre la gauche n’est pas quelque chose de neuf 😀]

Mais pourquoi est-ce que tu nous racontes cette histoire, Roro ?

C’est parce que je trouve qu’elle est symptomatique des différences entre les conceptions américaine et française de la liberté d’expression.

Aux USA, en vertu du premier amendement, on peut quasiment tout dire. Les “hate speech” sont acceptés même s’il existe des exceptions spécifiques. La jurisprudence de la  Cour suprême sur ce point postule que sur le “marché des idées” , la vérité et la tolérance triompheront toujours si elles peuvent s’exprimer librement.

En France, la liberté d’expression est plus encadrée, notamment par les lois sur la presse de 1881, toujours en vigueur et régulièrement mises à jour. Autre exemple : la loi Gayssot, promulguée en 1990 suite à l’émotion nationale après les profanations du cimetière juif de Carpentras, cible en particulier le négationnisme, le constituant en délit passible d’un an de prison et de 45 000 euros d’amende.

Après toutes ces circonvolutions (mais c’est ma passion) j’en viens au cœur de mon propos : le paradoxe de la tolérance.

En 1945, le philosophe des sciences Karl Popper, dans son ouvrage  “La Société ouverte et ses ennemis”, explique ce concept, et autant le citer carrément : 

“Pour maintenir une société tolérante, la société doit être intolérante à l'intolérance” 

« La tolérance illimitée ne peut que conduire à la disparition de la tolérance. Si nous accordons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre les assauts des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux… Avec cette formulation, je ne veux pas dire, par exemple, que nous devrions toujours réprimer les philosophies intolérantes ; tant qu'il nous est possible de les contrer par des arguments rationnels et de les tenir en échec grâce à l'opinion publique, les interdire ne serait certainement pas judicieux.”

Le contexte de la parution du livre de Popper est évidemment celui de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de l’horreur de la découverte des camps. Comment tout ça avait-il pu se produire ? Comment s’en prémunir à l’avenir ? Le philosophe, à l’appui de sa thèse, prend l’exemple de la République de Weimar qui avait toléré le nazisme, comme une opinion parmi d’autres, et s’était retrouvée détruite par lui.

Et je pense qu’on tient là une des explications possibles des différences de conception américaines et européennes sur la liberté d’expression : c’est sur le sol européen, dans notre chair même, que tout ce drame s’est déroulé. Pas dans un pays lointain: chez nous, dans nos familles. Forcément, l’histoire laisse des traces et les conclusions selon le vécu ne sont pas les mêmes.

L'application d’un principe abstrait et généreux d’un côté (laissons tout dire et la vérité surgira), de l’autre une angoisse née de l’histoire (mettons des barrières pour éviter de revivre le drame).

Dans le premier cas, finalement les choses sont assez simples, il n’y pas à agir ou à réfléchir, il suffit de “laissez-faire” et le “marché des idées” fera le nécessaire.

Pour le second cas, les choses se compliquent beaucoup, car comment alors déterminer ce qui peut être tolérable et ce qui ne l’est pas ? Comment décider ? C’est tout de suite plus délicat, ça demande réflexion, travail et discernement.

Difficile de le cacher à ce stade, vous l’aurez certainement deviné, je suis du côté de la conception franco-européenne. Je ne suis donc pas le meilleur avocat ou pédagogue pour défendre et expliquer l’autre point de vue et lui rendre justice comme il faudrait. Les arguments disponibles sur la toile pour venir l’étayer ne manquent pas si vous souhaitez creuser le sujet vous-même, et je vous y encourage.

Ce qui m’intéresse plutôt, c’est de continuer à pousser cette idée d’intolérance à l’intolérance.

Comment faire, comment choisir ? Popper ne nous laisse pas démunis et il nous indique le chemin : ce sont les arguments rationnels qui peuvent nous aider.

Il faut commencer par se débarrasser d’un lieu commun qu’on peut entendre partout, chez les philosophes des bars P.M.U. jusqu’aux salles feutrées des ministères : “toutes les opinions se valent”. 

C’est bien plus compliqué que ça !

Il existe des tas de variétés d’opinions: qui ne seront jamais tranchées, qui sont du ressort de l’intime conviction, qui évoluent en fonction de ce que nous savons du monde, etc …

Mais il existe aussi des opinions solidement étayées par des faits et d’autres basées sur des erreurs ou même des mensonges.

Vous êtes libre de croire aux secondes, vous pouvez même les exprimer si vous le voulez et tenter de convaincre les gens que, par exemple, la Terre est plate.

Mais si vos idées sont des idées de haine, et que malgré les preuves apportées par les arguments rationnels vous persistez, c’est normal que vous rencontriez de fortes résistances.

Pour revenir à notre histoire du début, sachez que Faurisson, toute sa vie, a persisté. Malgré les débats contre tous les historiens qui l'accablaient de preuves, qui  démontraient par A+B  qu’il était un faussaire, un manipulateur des faits, il a continué.

Le “laissez-faire” sur les idées de haine et d’intolérance, nous l’avons déjà longuement testé. Nous nous sommes convaincus que les Indiens d'Amérique n’avaient pas d’âme, pour nous autoriser à faire d’eux des esclaves puis à les exterminer. Nous avons produit une abondante littérature pseudo-scientifique pour justifier l’infériorité de certaines “races” ou l’existence de musées humains. Le Code noir de Colbert, qui faisait des noirs des meubles, a été promulgué. Les écrits antisémites de Drummond et Maurras ont été publiés. Les théories “civilisatrices” permettant de se donner une posture morale dans la commission des crimes de la colonisation ont été élaborées … 

Ces tristes exemples ne sont qu’une minuscule partie de toutes les horreurs qui ont été encadrées et justifiées par tout un corpus explicatif. Je conseille ici le visionnage de la série documentaire de Raoul Peck “Exterminez toutes ces brutes”.

Toutes ces idées que nous avons laissées prospérer ont justifié des atrocités sans nom.

À la fin de ces idées, il y a la mort, il y a le camp. Toujours.

Si la vérité triomphe à la fin, comme l’imaginent les Américains, ce triomphe est malheureusement arrivé trop tard pour beaucoup. Je crois qu’ils oublient les conditions matérielles de la production des opinions, qu’ils ne veulent pas voir les rapports de force et les dominations qui existent, et qui empêchent l’émergence de la vérité.

De nombreuses idées en circulation ne sont basées que sur des mensonges. Malgré les arguments rationnels ou les études scientifiques qui démontrent leur fausseté, elles prospèrent et contaminent largement les discours. Plus grave, elles sont promues par certains, qui veulent en faire des lois, passant des idées aux actes.

Je pense évidemment aux théories loufoques du “grand remplacement” ou à tous les discours sur “la submersion migratoire”. Convoquez toutes les études statistiques et les démographes pour démontrer que tout ça ne tient pas la route, et pourtant rien n’y fait.

Il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie, mettre à égalité le mensonge et la vérité, c’est  laisser prospérer le mensonge.

Longtemps, ce fut la mission des journalistes de trier les informations pour ne garder que les vraies et nous permettre à nous, de nous faire nos propres opinions. Mais avec la dégradation des conditions matérielles d’exercice du métier et le rachat par des milliardaires de 90% des médias dans un but d’influence,  c’est désormais très rarement le cas. La conception du pluralisme des idées consiste maintenant le plus souvent à laisser le même temps de parole aux mensonges qu’au reste, et à ne contredire que rarement les mensonges.

Pour certaines formations politiques, c’est maintenant une véritable stratégie : 

[Je vous encourage à faire vos propres recherches, et vous verrez qu’il existe plusieurs études scientifiques sérieuses, qui démontrent que la propagation des fake news est très très majoritairement le fait de la droite et de l’extrême droite. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait.]

Sans la vérité factuelle pour essayer de convaincre, alors c’est la vérité qu’il faut détruire. 

Aux USA, pour affronter les médias et leur arsenal de vérifications des faits, Steve Bannon, stratège politique américain ayant travaillé à l’élection de Donald Trump et conseillé le rassemblement national en France a élaboré la fameuse technique du “flood the zone with shit” (inonder la zone de merde). Sa phrase exacte était : « Les démocrates n'ont pas d'importance... La véritable opposition, ce sont les médias. Et la meilleure façon de les traiter, c'est d'inonder la zone de merde”. L’idée ici est de sidérer et de saturer l’espace médiatique d’un feu roulant d’informations polémiques, complotistes, d’affirmations mensongères, outrancières, loufoques, tout ce que vous voulez. Le temps et l’énergie nécessaires pour debunker chacune de ces fake news devient considérable. Au stade ultime, les gens ne sauront plus qui ou quoi croire, et la vérité disparaîtra.

Pour aller dans le sens de ma démonstration, je vous rappelle un fait qui m’a marqué lors de la réélection de Trump. Ce fut un des tout premiers actes de son second mandat.  Mark Zuckerberg, PDG de Facebook et vague opposant, s’est fait ouvertement menacer. Puis, au nom de “la liberté de parole”, qui est en réalité pour Trump la liberté de mentir sans entraves, il lui fut demandé une chose : que les outils de fact-checking de Facebook soient supprimés. 

Et Zuckerberg s’est couché.

Dans la même veine, parmi les messages de Jordan Bardella, exhumés récemment par Mediapart, beaucoup se sont arrêtés aux propos antisémites et complotistes. Qui aurait pu prédire ? Moins relayés, ses propos où il assume que “la politique, c’est de la com, ce qui compte c’est pas ce qu’on pense mais c’est que ça ne sache pas.” C’est carrément une forme de Taqîya, normalement utilisée par les terroristes islamiques, que revendique Jordan Bardella.

Ce serait cocasse si ce n’était pas triste.

Bon, je suis parti un peu dans tous les sens pour vous parler du concept d’intolérance à l’intolérance. J’ai été long, mais j’espère vous avoir intéressé malgré tout parce que ça me tenait à cœur. Jusqu’à présent, j’avais réussi à ne pas dépasser 3 pages, cette fois, on atteint les 5. Si vous êtes arrivés jusqu'à là, pardon et merci 🙂

En conclusion : je pense que c’est transparent dans mon texte, j’aime beaucoup cette idée de Popper, même si elle est complexe à appréhender. Je pense que certaines idées doivent être combattues fermement, pied à pied : celles qui sont basées sur le mensonge et la haine. Celles qui orientent le débat vers des prises de décision, des lois, qui, à la fin, feront souffrir et mourir des gens. Je pense qu’il est indispensable qu’une éducation aux médias et une formation à l’esprit critique soient accessibles au plus grand nombre. 

Une éducation populaire.

Une formation Politique.

Commentaires (1)

S

Seb · 21 octobre 2026

J’attrape le train avec quelques stations de retard ! Bravo et merci pour ce partage (et ceux qui précèdent). J'ai toujours assez largement partagé tes points de vue, au moins en termes de ressenti. C'est intéressant et instructif de voir ce qui les sous-tend. Hâte de lire la suite!

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