5Les idées dominantes (partie 1)
Note du 28 octobre 2026
La philosophie nous fait réfléchir. Les philosophes font des propositions ; parfois elles s'avèrent fausses, ne résistant pas à l’épreuve du temps et aux progrès de la science; parfois c’est l’inverse.
Prenons par exemple Nietzsche. Sa notion de “volonté de puissance” affirme la maîtrise de l’individu sur son destin. Cette idée a été ensuite complètement battue en brèche par les travaux sociologiques ou psychologiques venus après lui.
À l’inverse, son intuition à propos du langage comme prescripteur de notre pensée sera confirmée plus tard par les sciences linguistiques et cognitives.
Parmi tous ces philosophes, il y a mon chouchou. Ce GOAT n'était pas seulement philosophe mais aussi économiste et historien. Il s’agit de Karl Marx. (aka “le sang”). Parmi tout ce qu’il a pu nous apporter, il y a une idée que j’ai déjà évoquée dans mes notes précédentes : celle des idées dominantes. La citation exacte à l’appui est issue de l’ouvrage intitulé “L’idéologie allemande”, écrit entre 1845 et 1846, mais publié seulement en 1932 à titre posthume :
“À toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes”
Pour bien expliquer ce que Marx veut dire ici, je suis obligé de faire un détour et d’évoquer le matérialisme historique. Je vais être obligé de grossir le trait pour ne pas entrer dans une thèse assommante. Je m’excuse d’avance auprès des puristes.
Contrairement à l’idéalisme, qui explique les comportements humains comme découlant des idées en circulation, le matérialisme part des réalités concrètes. Pour montrer ce que pourrait être un discours idéaliste vs un discours matérialiste, je vous propose un exemple un peu caricatural, mais c’est pour bien me faire comprendre. Imaginons deux personnes qui souhaitent poser un diagnostic sur l’état de l’école :
Un discours idéaliste va expliquer ce qui ne va pas en partant des idées, des valeurs : “ce qui ne va pas à l’école, c’est que le respect s’est perdu”, “On n’enseigne plus la discipline”, “Le laxisme a tout gagné”, “On enseigne le wokisme à nos enfants” …
Un discours matérialiste va quant à lui plutôt parler des conditions d’enseignement dégradées, du matériel cassé et des locaux vétustes, du salaire des enseignants, de l’impossibilité de faire des emplois du temps cohérents pour respecter la dernière réforme , etc … Bien sûr, personne ne réfléchit de manière aussi binaire, mais c’était pour illustrer.
Les êtres humains, pour vivre et survivre, ont besoin de manger, boire, dormir, se vêtir, se loger, faire des enfants, s’éduquer, etc … C’est ce que Marx appelle la reproduction des besoins matériels. En partant de ces réalités, ils organisent économiquement une société, une structure. Cette société est traversée de contradictions, d’oppositions, d’injustices, de rapports de force, dont découlent une certaine répartition des richesses, des définitions de la propriété, des lois, des institutions, une manière de produire les biens … Tout ça c’est de la Politique, telle que je la conçois -se référer à ma première note pour plus de détails.
Pour Marx, les idées dominantes n’interviennent que dans un second temps, afin de justifier/permettre/rendre supportable cette société. Ce sont elles qui soutiennent idéologiquement l’édifice. C’est ce qu’il appelle la superstructure.
(On rejoint ici ma note n°2 sur l’absence de neutralité du monde, tout s’aligne, c’est si beau ! 😂)
Avant d’entrer dans les détails, j’écarte un dernier point. Oui, les personnes qui dominent la société s’accaparent les moyens de production de l’opinion : journaux, télévisions, maisons d’éditions, etc … C’est particulièrement vrai en France ces dernières années avec la concentration entre les mains de quelques milliardaires de la plupart des médias. Cette façon de faire un peu bourrine, c’est en effet une manière d’influencer les opinions , une illustration “premier degré” de ce que Marx affirmait sur les idées dominantes.
Mais ce qu’il voulait dire est plus subtil et beaucoup plus profond. Les idées dominantes forment un véritable inconscient collectif, c’est plus ancré que quelque chose qui viendrait d’en dehors de nous et qu’on entendrait répéter. Nous sommes tellement traversés par elles, qu’elles finissent par s’imposer à nous. À notre corps défendant, nous nous en faisons les avocats et les répétiteurs acharnés, nous intoxiquant mutuellement ad nauseam. Nous transmettons ces idées directement dans l’éducation de nos enfants.
Comment reconnaître à coup sûr une saloperie pareille ?
Une idée dominante sert les intérêts des dominants. Quand vous entendez une idée, posez-vous la question : qui bénéficie de la circulation de cette idée ? Qu’est-ce qu’elle permet de justifier ? Quel ordre du monde permet-elle de perpétuer ? Avec cette technique mentale, vous serez désormais comme Néo dans Matrix et vous verrez les lignes vertes défiler verticalement devant vos yeux ! (Et vous pourrez ensuite dire bonjour aux hommes en blanc 😀)
Qui sont les dominants ? Depuis la Révolution française, c’est la bourgeoisie qui s’est imposée à la tête de nos sociétés, et parmi eux, les très grands bourgeois dominent les autres. Les idées dominantes sont donc des idées bourgeoises, la mentalité bourgeoise.
Mais à la fin, Roro, c’est quoi ces idées ? C’est lesquelles ? Crache le morceau !
M’y voilà enfin, au point où je voulais arriver depuis le début. Les précédentes notes en vérité n’ont été que les prémisses de ce qui vient ci-dessous. Je ne suis pas scientifique, théoricien, philosophe ou quoi que ce soit et ce qui suit n’est que l’agrégation de ce que j’ai pu observer, déduire et comprendre, mis en forme par mes soins. Je n’ai pas tiré tout ça d’une lecture ou d’une conférence, donc c’est mis au débat, n’hésitez pas à me faire vos retours ou vos apports.
Pour arriver au bout de ma tâche et calmer enfin ce dialogue avec moi-même, je vais devoir faire long sur ce thème, mais je vais découper en plusieurs morceaux pour ne pas trop vous martyriser 😀
Commençons par parler d’une première idée dominante :
Le propriétarisme
La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 fait partie du bloc de constitutionnalité de notre République. Elle est donc au sommet de l’édifice législatif de notre pays. Dans cette déclaration, la propriété est posée comme un des droits humains imprescriptibles à l’article 2 et est carrément désignée comme un droit “sacré” à l’article 17. Nous sommes imprégnés de cette idée de la propriété présentée comme quelque chose de naturel, d’allant de soi, de désirable et de valorisant: être propriétaire, c’est bien. Ne pas l’être, c’est triste et dévalorisant. C’est encouragé dans les films, les livres, dans nos conversations … C’est culturel. Cette propriété peut être transmise, c’est l’héritage. Nous avons inventé des formes avancées comme la propriété intellectuelle qui, elle aussi, se transmet. On se pose rarement des questions sur tout ce que cette idée véhicule. Le propriétarisme pare cette notion de beaux habits. Pourtant, il existe de nombreuses formes de propriété qui doivent être discutées.
On peut par exemple distinguer la propriété d’usage et la propriété lucrative et préférer l’une plutôt que l’autre. Je possède des chaussures pour marcher, une maison où me loger, je m’en sers. C’est la propriété d’usage et on peut difficilement s’en plaindre.
En revanche, l’idée qu’en étant possesseur, par exemple, de logements, d’actions, de dettes ou d’usines dans un but lucratif, que mon droit sacré à la propriété me protège légalement et que je suis valorisé par la société pour cela, c’est questionnable.
Acheter un logement en plus du sien pour le mettre à la location, ou Airbnb c’est le projet de vie de nombreuses personnes. Le résultat de cette propriété possible sans entrave, c’est qu’à la fin 3,5% de propriétaires possèdent 50% du parc locatif, que les logements sont rares, qu’ils sont devenus un produit spéculatif, avec, par exemple, à Paris, 139 000 logements vides, que leurs propriétaires ne se donnent même pas la peine de louer. L’appât du gain pousse certains détenteurs de biens à ne pas effectuer les travaux nécessaires à des conditions de vie dignes, et compatibles avec les évolutions climatiques, infligeant une vie misérable à leurs locataires, c’est le mal-logement. En tant que société, sommes-nous satisfaits des résultats de la propriété immobilière ? Servent-ils le bien commun ?
En tant qu’actionnaire, je peux décider comment seront utilisés les profits d’une entreprise dans laquelle, le plus souvent, je ne travaille pas, car je possède. C’est comme ça, par exemple, que se sont démultipliés, dans des quantités délirantes ces dernières années, les rachats d’actions.
Si vous ne savez pas du tout ce qu’est le principe du rachat d’actions, vous allez croire que j’invente tellement c’est grave. Allez vérifier par vous-même, je vous y encourage. Je tente une explication quand même :
Imaginons une entreprise qui vaut 100, divisée en 4 parts de 25. Ces actions, dans mon exemple fictif, sont partagées entre 2 actionnaires, qui en possèdent donc 2 chacun. Ces 2 actions rapportent déjà des dividendes. Au conseil d’administration, on peut décider par un vote ce que ces dividendes vont rapporter. On peut aussi décider d’utiliser les bénéfices de l’entreprise (qui ne résultent que du travail des employés) pour racheter des actions. Par exemple, on pourrait racheter la moitié des actions en circulation. La boîte était divisée en 4 parts de 25, la moitié est rachetée par cette dépense que nous avons décidée: elle est maintenant divisée en 2 parts de 50. La seule vraie différence, c’est que nos 2 actionnaires du départ ont encaissé une grosse somme, versée par l’entreprise en vidant sa trésorerie. Le rachat d'actions est autorisé depuis la fin des années 90 et atteint ces dernières années des proportions dantesques. On peut l’assimiler à l’apparition d’un gros bouton sur lequel appuyer à volonté et qui dit : “Rends-moi plus riche” avec pour seule limite d’utilisation le degré de cupidité des actionnaires.
Ces derniers peuvent aussi voter et emporter la décision, chaque action leur permettant de peser sur les votes sur tous les sujets : les investissements qui seront faits ou pas, la part accordée aux salaires …
Dans nos pays prétendument démocratiques, où nous sommes supposés décider en commun de notre destin, nous n’avons pourtant pas notre mot à dire sur ce qui sera fabriqué, comment, si c’est inutile, polluant, dangereux, ou au contraire utile, nécessaire et répondant à des besoins réels. Toutes les décisions sont entre les mains des propriétaires guidés par le seul souci de rentabilité. Certains secteurs, dans la distribution d’eau, la santé ou l'éducation, échappent encore à ces logiques de profits, mais ils sont toujours plus menacés par l’accaparement privé.
En tant que société, sommes-nous satisfaits des résultats de la propriété par action ? Sert-elle le bien commun ?
Retirer des intérêts d’un prêt d’argent semble quelque chose de naturel, de normal. Pourtant, pendant des siècles c’était considéré comme quelque chose de moralement condamnable. Le péché d’usure est considéré comme très grave par les 3 grandes religions du livre. Les choses ont bien changé depuis 😀 Vous avez déjà tous entendu le lieu commun consistant à nous expliquer que chaque petit Français naît avec X euros de dettes. Peuchère. Ce qu’on raconte moins c’est qu’il existe d’autres petits français qui eux, naissent avec un capital, et des titres de dettes qui leur seront remboursés. La plupart des gens dépensent l’argent qu’ils ont pour vivre et survivre. Ceux qui en possèdent plus que nécessaire, au bout d’un moment ne sachant plus quoi en faire, trouvent un excellent placement dans les titres de dettes d’un État. Depuis de funestes décisions politiques, c’est sur les marchés privés que la France doit obligatoirement s’endetter. Autrement dit, elle est obligée de se mettre sous la coupe de ceux qui ont les moyens de prêter et peuvent exercer sur elle toutes sortes de pressions et de chantages. Les citoyens, pour accéder au rêve d’être propriétaire, s’endettent à leur tour auprès des banques, en contractant des crédits à intérêt qui garantissent le calme. Le droit de créer de la monnaie, qui devrait être lui aussi un bien commun, est pourtant possible pour les banques privées. En tant que société, sommes-nous satisfaits de ce système monétaire ? Est-ce qu’il sert le bien commun ?
Le simple fait de posséder des usines, des entreprises ou une multinationale, sous forme d’actions, ou de manière plus classique, peut être discuté. Nous sommes nés dedans et l’avons toujours vu, et tout ça nous semble donc naturel, pourtant il faut savoir que la naissance du capitalisme n’a pas été un lent processus naturel et harmonieux. Au contraire. Pour permettre aux premières manufactures de voir le jour, il a fallu le contexte historique d’une folle accumulation d’argent, rendu possible seulement par l’esclavage et les pillages coloniaux. Il a fallu ensuite exproprier les paysans de leurs terres en s’accaparant leurs terres par la force et des lois, dites “lois sanguinaires”, pour ne leur laisser aucun autre choix que de s’exiler dans les villes, pour venir mettre leur force de travail au service des possédants. À l’origine des grandes propriétés du capitalisme actuel, il y a ces crimes qui représentent historiquement un véritable bain de sang. Et ce système de violence et d’accaparement se perpétue encore chaque jour. Prenez par exemple les scandales liés aux projets de Total en Tanzanie et en Ouganda, une illustration déchirante de mon propos: vols de terres, déplacement de dizaines de milliers de personnes, ONG intimidées et tout ça pour des projets catastrophiques du point de vue climatique. “La propriété c’est le vol !” disait Joseph Proudhon*, et c’est de cela qu’il parlait. En tant que société, sommes-nous satisfaits du pouvoir sans limite des propriétaires du capital ? Est-ce qu’il sert le bien commun ?
Comment est-ce que les premiers propriétaires de quoi que ce soit sont apparus dans le monde ? Rousseau a une théorie qui me semble crédible : “Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire”.
C’est cette même propriété qui nous a aussi fait clore de vastes zones de terres pour délimiter des frontières et en faire des pays.
Quand on y pense, c’est absurde, de quel droit pourrions-nous dire que la terre appartient à qui que ce soit ? Elle est à tous, ou à personne.
Le propriétarisme, c’est nous faire croire que la propriété, en tant que telle, est quelque chose de vertueux qu’il ne faut surtout pas critiquer et encore moins attaquer. C’est tout mettre dans le même sac pour dissimuler, derrière des aspects techniques ou innocents, les dégueulasseries et les abus les plus immondes. C’est la perversion de nous laisser bénéficier de quelques miettes d’un système qui n’est bâti en réalité que pour les dominants, pour nous rendre complices.
C’est nous empêcher de penser que nous pourrions faire mieux : le partage, la cotisation, le mutualisme, la mise à l’abri des biens communs pour le Bien Commun.
Si on applique la technique “Matrix” vue ci-dessus, je pense qu’il est facile de voir en quoi cette idée sert les intérêts d’une minorité de nuisibles et dessert le reste d’entre nous.
Ouf ! Bon, je ne suis pas tellement ravi du résultat, mais c’est déjà trop long pour ce thème, et tant pis pour la frustration de ne pas pouvoir tout dire ou bien dire. On en discutera ensemble si vous voulez. Pour cette note ça sera tout, les autres idées dominantes que je veux traiter vont suivre, je pense que je serai moins long, la plupart du temps pour ce qui va suivre 😀.
Petit teasing de ce dont je voudrais parler ensuite, en vrac, à voir si j’y arrive :
Patriarcat, Relativisme, Naturalisme, Méritocratie/Mépris de classe, Fétichisme de la marchandise, Adultisme, Décontextualisation et simplisme, Punitivisme, Qualification de la violence, Le simplisme, L’héritocratie.
Je suis pas sûr de la liste ni des noms mais j’y travaille, si vous avez d’autres idées dominantes n’hésitez pas à m’en parler.
Je voudrais aussi parler des manières de procéder, des tournures d’esprit, et même des comportements qui permettent la circulation des idées dominantes.
Je suis pas sorti de l’auberge 🙁
*Joseph Proudhon est un des penseurs importants de l’anarchisme. C’est aussi un connard misogyne et antisémite.

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